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« Enseigner la poésie moderne »

  

Se faisant l'écho des jeux d'écriture alors en vogue, le dernier numéro de Pratiques consacré à la poésie s'intitulait significativement « Le bricolage poétique » (n° 39, octobre 1983). Depuis, plus rien. Peu-être faut-il voir dans ce silence l'effet du recentrement qu'a connu l'enseignement du français, au cours de la dernière décennie, autour de priorités davantage fonctionnelles (voir, entre autres, les thèmes des IIIe et IVe colloques internationaux de la DFLM : « Apprendre / Enseigner à produire des textes écrits », Namur, septembre 1986, et « Diversifier l'enseignement du français écrit », Genève, septembre 1989) et, conséquemment, de la relativisation de sa part littéraire. Peut-être faut-il y voir aussi la traduction d'une perplexité face à un objet devenu problématique (qu'est-ce que la poésie ? convient-il de parler de « poésie », de « texte poétique », de « langage », voire de « fonction poétique » ?) et d'un certain désarroi méthodologique (peut-on enseigner la poésie ? comment ? ne s'agit-il pas plutôt d'apprendre à l'aimer ? peut-on concilier approche « rationnelle » et approche « passionnelle » ? comment ?...).

C'est de la poésie moderne qu'il s'agira ici. Certes, la notion de « modernité » est toujours relative et chaque époque, on le sait, a pu avancer sa définition. Pour faire simple, nous avons convenu d'appeler « moderne » la poésie qui, à partir de Baudelaire, s'écrit contre une certaine conception de la beauté rapportée à l'éternel et à la tradition ; celle qui, avec Rimbaud, Lautréamont et Mallarmé, ouvre à la « révolution du langage poétique » et à l'« exquise crise » de la représentation (1).

Cette poésie soulève, on le sait, un certain nombre de problèmes didactiques, dus, avant tout, à son hermétisme, à ce que l'on appelle parfois son « illisibilité ». Suivant les niveaux, cette difficulté est contournée selon des modalités très différentes : pour le dire ici encore rapidement (et sans doute caricaturalement), au collège (et dès l'école primaire), l'« illisibilité » de la poésie moderne donne lieu à des pratiques du lire, du dire, de l'écrire, du faire, qui permettent de « jouer » avec la difficulté (et, donc, d'une certaine manière, de la contourner) ; au lycée, l'« illisibilité » de la poésie moderne donne plutôt lieu à des pratiques de lecture commentée. De celles-ci, on sait peu de choses. A ce propos, G. Pastiaux-Thiriat écrivait récemment :

Comparées à l'abondance des recherches qui tiennent l'écriture pour le nœud de la didactique du texte poétique, les recherches dont l'objet est la lecture/analyse de la poésie sont peu nombreuses (2).

Le présent numéro de Pratiques voudrait contribuer à faire avancer la réflexion sur la didactique de la poésie et, en même temps, fournir quelques points de repère pour baliser le champ des approches théoriques et critiques contemporaines.

Après avoir brossé un état des lieux à travers les programmes et les instructions officielles, Karl Canvat et Georges Legros proposent un certain nombre de réflexions et de propositions pour un enseignement de la poésie moderne. Celui-ci devrait, selon eux, concilier le respect, à la fois, des finalités « éducatives », que s'assigne l'enseignement de la littérature en général, et des spécificités de l'objet. Il s'agirait aussi de viser à construire des savoirs, notamment sociaux, techniques et historiques.

Dépassant l'opposition entre lyrisme et matérialisme, souvent utilisée pour rendre compte de la rupture que traverse la poésie à la fin du XIXe siècle, Michel Collot montre, exemples à l'appui, que cette dernière doit être définie comme le lieu d'une rencontre entre un sujet, le monde et les mots. De là, la nécessité d'articuler plusieurs approches pour appréhender ces diverses composantes. L'auteur en propose trois : l'approche thématique (la poésie comme expérience du monde), l'approche formelle (la poésie comme manipulation du langage), l'approche psychanalytique (la poésie comme expression du Moi), auxquelles s'ajoute l'approche génétique, qui permet seule de lire la pression des affects et l'irruption du fantasme.

Après avoir identifié les principales représentations des élèves sur la poésie et avoir montré en quoi elles empêchent de lire la poésie moderne, Myriam van der Brempt propose une entrée à partir d'une figure emblématique du fonctionnement poétique : la métaphore. La production de Francis Ponge est ici convoquée comme révélatrice des enjeux de la pratique poétique chez d'autres auteurs contemporains.

Au cœur de la production poétique moderne et contemporaine, la question cruciale des relations du texte et du référent (des « mots » et des « choses ») est souvent à l'origine des difficultés de lecture des élèves. Tressant les perspectives théorique, pratique et didactique, Jean-Pierre Goldenstein suggère diverses stratégies pour conduire les élèves à dépasser une lecture « réaliste », qui prend les figures poétiques au pied de la lettre et empêche d'accéder à une lecture « littéraire » de la poésie.

Jean-Maurice Rosier montre, à partir d'une expérience réalisée dans un classe de terminale de la région de Mons-La Louvière (Belgique), comment construire des savoirs permettant d'entrer dans une poésie réputée difficile, le Surréalisme de Belgique, et de cerner ses spécificités par rapport à celui de l'Hexagone.

Raymond Michel pour sa part présente une série d'activités d'écriture ayant trait à une forme fixe, le sonnet.

Enfin, Daniel Delas et Serge Martin proposent une bibliographie critique des ouvrages qui ont marqué la recherche en poétique et en didactique de la poésie depuis une dizaine d'années.

Un numéro à visée exploratoire, en somme, auquel on pourra reprocher son éclectisme et ses insuffisances (ou sa prétention excessive). A notre décharge, nous dirons que nous avons moins cherché à clore le débat qu'à l'ouvrir (ou à le rouvrir). A suivre, donc...

Karl CANVAT

(1) La question de la modernité a fait l'objet, ces dernières années, de discussions âpres qui sont loin d'être closes. Voir, notamment, M. Clinescu, Five Faces of Modernity. Modernism Avant-garde Decadence Kitsch Post-modernism, Durham (N.C.), Duke University Press, 1987 ; H. Meschonnic, Modernité, modernité, Verdier, 1988 ; A. Compagnon, Les cinq paradoxes de la modernité, Paris, Seuil, 1990. Voir aussi l'article de J. Dubois, " Les poètes de la modernité ", dans Le grand atlas Universalis des littératures, Paris, Encyclopaedia Universalis, 1990, pp. 232-233 et Le Français aujourd'hui, " Convergences sur Baudelaire " (n° 92, 1990).
(2) G. Pastiaux-Thiriat, " Recherches en didactique des textes et documents ", dans Etudes de linguistique appliquée, n° 84, 1991, p. 93.

 

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