n° 145/146
« Didactique du français (1) »
  L’« outre-langue » des enseignants ou le mythe d’une langue monovariétale Emanuelle Guérin En nous inspirant du concept d'« outrenoir » proposé par Pierre Soullages pour définir un autre champ mental que celui du simple noir, nous entendons proposer l’étude d’un objet rarement traité : les pratiques langagières des enseignants en classe. Nous montrons que ce que les enseignants tentent d’actualiser, l'« outrelangue », ne peut être envisagé comme sont envisagées toutes les autres formes de langue. On met ainsi au jour une contradiction : la variation nécessaire de la langue vs la volonté manifeste de proposer une unique forme qui serait pertinente dans toutes les situations. Il s’agit, en fait, de décrire la position impossible dans laquelle sont mis les enseignants soumis à une double contrainte, « double bind », celle exercée par l’institution, nourrie des représentations et jeux de valeurs symboliques qui caractérisent « l’idéologie du standard », et celle exercée par la situation de communication elle-même. Mots-clés : variation – norme – enseignant – pratiques langagières La cohérence textuelle : pratiques des enseignants et théories de référence Fabienne Rondelli Cet article, en appui sur notre thèse, s’intéresse aux jugements de cohérence d’enseignants de l’école élémentaire dans le cadre de la production scolaire d’écrits narratifs. Partant d’un cadre théorique constitué de concepts opératoires issus de champs théoriques ciblés (principalement l’analyse textuelle des discours, la sémantique textuelle et interprétative, la psycholinguistique textuelle), nous avons dégagé les définitions implicites des enseignants à propos de la cohérence et les avons situées par rapport aux discours savants sur la question. L’article montre, à partir de quelques exemples représentatifs, le fait que les enseignants évaluent les textes dans une tension entre l’appel à certaines notions linguistiques fortement didactisées et leur rapport personnel au texte. Les constats opérés ont donné lieu à quelques propositions concernant la formation des enseignants pour apprécier la cohérence d’un texte d’élève. Mots-clés : analyse textuelle – cohérence – contraintes – jugement de cohérence – textes d’élèves Un lieu de tension entre posture de lecteur et posture de correcteur : les traces des enseignants de français sur les copies des élèves Jan-Luc Pilorgé Comment l'enseignant de français aborde-t-il la lecture d'un texte d'élève de collège ? Quels sont les paramètres en jeu dans le rôle très particulier qui lui est dévolu et qui l'oblige à osciller entre deux postures, celle du lecteur et celle du correcteur ? La recherche présentée étudie la tension entre ces deux attitudes, tension qui s'inscrit au cœur de l'une des activités ordinaires du professeur de français au collège : la correction des travaux d'écriture fictionnelle. L'analyse s'intéresse aux « traces de correction », c'est-à-dire au métadiscours tenu par les professeurs mais aussi à la réécriture de textes d'élèves par ces mêmes professeurs. Il s'agit de décrire la diversité des enseignants lecteurs et de saisir, derrière la routine du geste de lecture de copies, la complexité des comportements. Finalement, nous cherchons à mieux connaître la réalité d'une tâche professionnelle spécifique où subjectivité et normes sont à l'œuvre et restent le plus souvent implicites. Mots-clés : didactique de l'écriture – représentations de l'écrit –  ecriture, réécriture – lecture des écrits d'élèves – correction de copies – posture – geste professionnel – formation des enseignants L'espace graphique « s'enseigne-t-il » ? Mireille Delaborde L’enjeu de l’article consiste à décrire un paradoxe observé en école maternelle générateur de difficultés pour les élèves, à en proposer d’abord des analyses explicatives puis des préconisations didactiques pour y remédier. Il s’agit des usages pédagogiques des potentialités propres à toute surface écrite, usages à la fois experts et impensés par les enseignants de maternelle. Les enseignants mobilisent abondamment une raison graphique, entre autres pour décomposer et mettre en scène l’objet à enseigner que constitue, selon eux et selon les textes officiels, l’écrit. Le plus souvent, ils considèrent leurs choix de présentation de l’écrit comme « évidents ». La naturalisation observée trouve son origine dans une conception réductrice de l’écrit qui l’assimile à sa seule dimension alphabétique et qui sous-estime les potentialités de réflexion inhérentes à l’espace graphique. Or, la naturalisation scolaire du traitement spatial de l’écrit a des effets différenciateurs qui pénalisent des élèves. Mots-clés : raison graphique – espace graphique – enseignement de l’espace graphique – littéracie Le développement de gestes professionnels en classe de français.
Le cas de situations de lecture interprétative Anne Jorro, Hélène Croce-Spinelli Cet article porte sur une conceptualisation de l’agir enseignant en classe de Français à partir d’une conception culturelle de l’action. Il étudie le développement des gestes professionnels lors de situation de lecture interprétative au cycle 3. Il explore également la possibilité d’une formation aux gestes professionnels avec différents dispositifs de formation et selon une approche inter-didactique. Mots-clés : agir professionnel – approche culturelle de l’action – geste professionnel – lecture interprétative Milieu, connaissance, savoir. Des concepts pour l’Analyse de situations d’enseignement Marceline Laparra, Claire Margolinas La question de la différenciation scolaire n’est pas – d’habitude – définie en termes de contenus disciplinaires. Les auteurs de l’article, en tant que chercheurs en didactique du français et des mathématiques, inscrivent ici la différenciation dans un cadre didactique : les analyses sont centrées sur les savoirs et s’appuient sur un vaste corpus d’observation (neuf élèves durant leur scolarisation en GS et au CP). L’article reprend l’une des situations observées en maternelle au cours de laquelle les élèves « votent » pour le livre de leur choix. La première partie de l’article livre des éléments de cadre théorique, inspiré notamment par les concepts de la didactique des mathématiques (savoir et connaissance, milieu, situation). En seconde partie, l’analyse de l’activité prend la forme d’une étude de cas, ce qui permet de présenter quelques résultats et d’envisager leur généralisation. La dernière partie soulève un certain nombre de questions, tout particulièrement adressées à la didactique du français et à sa conception des relations oralité / littératie. Mots-clés : didactique du français – didactique des mathématiques – théorie des situations – savoir – connaissance – milieu – situation – oralité – littératie – énumération Croisements disciplinaires, enjeux didactiques : actualité d’une confrontation Littérature/Sciences Evelyne Bedoin Le présent article rend compte d’un travail de thèse mené dans une perspective de confrontation interdisciplinaire. Les territoires des didactiques du littéraire et des sciences de la nature ont ainsi été croisés autour de la question de l’interprétation. Le contexte interdisciplinaire conduit à poser le problème de l’interprétation dans le cadre de la constitution des communautés interprétatives, et à faire du paramètre cadre de référence un mode d’entrée dans ces communautés. L’article retrace les évolutions qui ont favorisé l’émergence d’une telle question de recherche, puis propose, sous l’angle praxéologique, une réflexion sur la gestion, par un même enseignant, de contextes discursifs différents. Le geste par lequel le maître accompagne, dans deux débats parallèles, l’inscription des élèves dans une communauté interprétative, fait ainsi l’objet d’une étude de cas. Mots-clés : interdisciplinarité – interprétation – communauté interprétative – gestes enseignants – contexte discursif – cadre de référence Quels savoirs en matière de variations langagières susceptible d'optimiser un enseignement du FLE ? Françoise Favart La présence de la variation ne distingue en rien le français des autres langues, mais l’importance que revêt de nos jours la variation diaphasique justifie, nous semble-t-il, qu’on se demande s’il est fondé d’enseigner aujourd’hui encore le français comme une langue homogène. Dans cette étude, nous nous intéressons principalement à des phénomènes linguistiques d’ordre morphosyntaxique. En effet, ces derniers, quand ils sont abordés, passent en général par une distinction oral/écrit ou par une distinction de registres. Or, si nous considérons les formes linguistiques uniquement en relation à ces deux paramètres, nous perdons une précieuse occasion pour sensibiliser les apprenants à des aspects variables de la langue qui pourraient leur permettre de développer des compétences de communication plus fines. Mots-clés : didactique du FLE – oral/écrit – registres linguistiques – variation diaphasique L’erreur lexicale dans l’analyse des productions écrites en FLE Olha Luste-Chaâ Les questions de la norme langagière, de l’erreur et de l’erreur lexicale en particulier restent toujours pertinentes dans la didactique des langues. Qu’est-ce qu’une erreur lexicale et comment peut-elle être appréhendée dans une perspective didactique ? Quelle approche peut-on adopter lors d’une tâche de correction face à l’erreur lexicale ? Réalisé dans le cadre d’une recherche-observation basée sur le recueil et l’analyse des productions écrites d’un groupe d’étudiants universitaires non francophones, l’article vise à présenter l’erreur lexicale en tant qu’indicateur et outil d’analyse du niveau de la compétence lexicale acquise chez les apprenants FLE. Cette démarche, illustrée dans l’article par une analyse longitudinale des trois textes produits par une étudiante non francophone, soulève néanmoins les difficultés théoriques et pratiques liées à l’analyse et au classement d’erreurs lexicales, ainsi qu’à leur correction et à des applications didactiques possibles d’une typologie d’erreurs lexicales. Mots-clés : Lexique – Erreur lexicale – Typologie d’erreurs – Analyse d’un corpus de productions écrites Genres littéraires et genres textuels dans la discipline français Nathalie Denizot Cet article présente les principaux résultats d’une recherche doctorale sur les modes de scolarisation des genres littéraires, sur leurs usages et leurs fonctions dans la discipline français (de 1802 à 2008). Il montre tout d’abord que les genres scolaires ne sont pas simples transpositions ou vulgarisations de genres existant par ailleurs, mais sont des constructions disciplinaires, mises au service de finalités propres à la discipline. Il analyse ainsi la scolarisation (reconfiguration ou secondarisation) des genres (à travers quelques exemples comme la tragédie classique, le biographique ou les genres scripturaux issus des pratiques rhétoriques). L’article développe ensuite un concept qui permet de décrire les relations qu’un texte entretient avec d’autres textes posés à côté de lui, l’amphitextualité : les solidarités textuelles dans lesquelles sont pris les corpus génériques participent en effet aux processus de construction et de reconfiguration des genres, qu’il s’agisse par exemple du roman autobiographique, du corpus balzacien ou des modes de classement dans les CDI. Mots-clés : amphitextualité – discipline scolaire – genres textuels – genres littéraires – enseignement de la littérature – transposition didactique Didactique et perspective historique : à propos d’une recherche sur les écritures de soi à l’école élémentaire Marie-France Bishop L’article suit une double interrogation. Il s’agit d’observer un exercice scolaire précis, les écritures de soi, dans les pratiques rédactionnelles de l’école élémentaire. L’analyse est conduite d’une part à partir de la définition des écritures de soi et de leurs ambiguïtés, d’autre part, à travers un cheminement historique. Au cours de ce parcours diachronique, il apparaît que ces écritures sont liées à l’histoire de la rédaction, mais également à la manière dont la société et l’école envisagent l’éducation. Différents temps sont envisagés, la naissance, l’évolution et la disparition de l’exercice. L’autre aspect de l’étude est une interrogation sur la mise en perspective historique dans le champ de la didactique. En effet, l’appartenance à deux champs d’investigation est problématique et mérite d’être interrogée. Mots-clés : Rédaction – écritures de soi – école élémentaire – perspective historique – méthode « Finançons les études littéraires » Raymond Michel Dans ces temps d’austérité et de pragmatisme économiques, il n’est pas évident de soutenir qu’il y a quelque intérêt à étudier des textes littéraires, surtout quand ils sont « anciens », comme aime à répéter le chef de l’État. Et, en effet, le didacticien, qui a l’ambition de s’intéresser à l’enseignement de la littérature, se voit confronté à des questions qui pourraient mettre en cause sa légitimité, sinon saper son moral : Pourquoi inscrire la littérature – pratique a priori solipsiste et hédoniste – dans le cadre de l’école ? Quels avantages peut-il y avoir à étudier des textes qui revendiquent, très souvent et explicitement, leur caractère affabulatoire et leur autonomie esthétique par rapport aux enjeux sociaux et éthiques de notre temps ? N’est-il pas plus urgent que l’école retrouve ses « fondamentaux » (déchiffrage des lettres et des phrases, compréhension de textes simples et fonctionnels) ? C’est le mérite du livre d’Yves Citton – Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ?, Éditions Amsterdam, 2007 – de répondre à ces questions, sur le mode offensif, et de montrer qu’une lecture actualisante peut avoir des enjeux politiques et cognitifs incontestables (autonomie critique, processus de subjectivation multiples...). Ce qui amène l’auteur à expliquer pourquoi il faut financer les études littéraires. C’est pour toutes ces raisons qu’il nous a semblé qu’il était important et urgent d’incorporer, d’une façon critique, à la réflexion didactique le cadre théorique dans lequel Yves Citton situe l’acte herméneutique, d’autant plus que sa réflexion permet, en partie, de repenser autrement l’enseignement de l’interlocution littéraire. Mots clés : didactique de la littérature – interlocution littéraire – Yves Citton – lire, interpréter, actualiser – enjeux des études littéraires   HAUT DE PAGE       -        N° 145/146 © CRESEF - Tous droits réservés Lire les
résumés au 
format PDF