n° 135/136
« Questions de style »
 
La dialectique du singulier et du social dans les processus de
singularisation : style(s), idiolecte, ethos Alain RABATEL Alain Rabatel traite du style, de l’ethos et de l’idiolecte à partir de la dialectique du singulier et du social. Dans une première partie, il montre que les diverses approches historiques et théoriques du style se répartissent selon l’importance accordée à l’un des ces pôles, et que seule une approche moniste est de nature à rendre compte de l’ensemble des phénomènes en tension selon une approche continuiste de l’actualisation. Dans une deuxième partie, Alain Rabatel définit l’idiolecte, en tant que tension singularisante de soi pris dans la dialectique coénonciative et interactionnelle, l’ethos, en tant que parole incorporée à des fins argumentatives et le style en tant que recherche de l’affirmation d’une singularisation de la parole dans le cadre du jeu avec les contraintes socio-culturelles des genres, qui s’imposent aux individus. Dans les trois cas, l’approche moniste ne repose pas sur une sélection arbitraire de traits mais sur l’ensemble du matériau langagier (et des paramètres paraverbaux), rapporté à des genres, à la dialectique du même et de l’autre ou à des fins argumentatives. Les processus de construction et d’affirmation de soi opèrent ainsi dans des processus de singularisation socialisés de part en part. Mots-clés  STYLE – IDIOLECTE – ETHOS – MONISME – FIGURES – FIGURALITÉ – PROCESSUS SOCIAL DE SINGULARISATION Style et traduction : l’oubli contre la perte Eric BEAUMATIN Le style est ici envisagé dans sa nature discursive de débat portant, pour le sujet, sur sa relation à la langue à partir de la position idolectale que celle-ci assigne au locuteur. Indifféremment en principe à toute restriction de statut discursif (écritvsoral, forme, genre...), l’existence d’un tel débat n’est patente qu’en texte, i.e. dans l’image rapportée (différée) d’un discours, reçue par un co-énonciateur adventice lui-même aux prises avec les mêmes questions. Le cas traductif aide à l’intellection de la question du style en ce qu’il ressortit à la classe générale des opérations de transfert discursif, où un déjà-dit autorise l’hypothèse d’un intenté discursif second ; en même temps, le cas spécial du transfert inter-linguistique offre un point de vue grossissant sur le phénomène plus général de l’expérience que fait le sujet de l’opacité de sa propre langue. La médiation du traducteur permet de comprendre qu’avant de fournir un texte ouvert à la question stylistique il lui aura d’abord fallu faire d’un pré-texte un discours, donc momentanément oblitérer tout questionnement de style. La diagonale du style. Etapes d’une appropriation de la langue Anna JAUBERT Cet article défend une conception continuiste de la langue au style. Il vise à sortir de l’impasse artificiellement créée par l’opposition entre une stylistique « ballyenne » focalisée sur l’affectivité dans la langue, mais en réalité mal comprise (Adam 1997 et 2006) et une stylistique restreinte, se réservant les œuvres littéraires et l’appréciation de leur singularité, moins radicale qu’on s’est plu à le croire. En effet cette opposition est surmontable si, en prolongeant les postulats guillaumiens, l’on revient au caractère dynamique de « l’activité de langage », et que l’on interroge jusqu’au bout la logique d’une appropriation. Car le sujet parlant s’approprie la langue et cette appropriation engendre progressivement une émergence du style, perçu comme une valeur. Dans sa genèse, cette valeur peut être envisagée sous de multiples saisies, de l’acception minimale de l’expressivité dans le discours, à l’idée d’une « forme singulière ». La charnière conceptuelle de l’appropriation de la langue permet de proposer un cadre théorique englobant pour le processus de la stylisation. En articulant une relation à trois membres, langue, discoursetstyle, ce processus nous invite à une mise au point sur le lien privilégié entre style et littérarité. Mots-clés : LANGUE – STYLE – VALEUR – APPROPRIATION – ÉNONCIATION – GUSTAVE GUILLAUME – LIMITES DE RENDEMENT La stylistique : Bally auteur du Cours de linguistique générale Gabriel BERGOUNIOUX Le nom de Charles Bally (1865-1947) est resté associé à deux œuvres majeures : l’une en tant qu’éditeur, avec A. Sechehaye, du Cours de linguistique générale, l’autre en tant qu’auteur et fondateur d’une discipline : la stylistique. Celle-ci, qui se revendique de Saussure, apparaît pourtant en contradiction avec les hypothèses cardinales qui sont censées l’avoir inspirée. On peut suivre, jusque dans l’établissement des formulations du Cours, certaines inflexions apportées aux propos tenus par l’enseignant pour en faire un théoricien moins en contradiction avec la « linguistique de l’expression » que construit explicitement Bally, dans le cadre d’une « linguistique de la parole ». Les distorsions aboutissent à réévaluer le rôle de la psychologie et du sujet parlant en linguistique (de la sémantique aussi) contre une conception structuraliste de la valeur. Mots-clés : BALLY – STYLISTIQUE – SAUSSURE – EXPRESSION – PSYCHOLOGIE – PAROLE – COURS DE LINGUISTIQUE GENERALE Des styles littéraires aux pratiques langagières ordinaires Sonia BRANCA-ROSOFF Tout en soulignant le côté flou du terme style, tiraillé entre social et individuel, éléments paradigmatiques renvoyant à des catégories pré-établies ou ensemble des traits caractéristiques d’un discours qui permettent d’en éprouver la nature singulière…l’article discute l’intérêt d’une opposition entre idiolecte et style littéraire, dichotomie qui aurait l’inconvénient de mettre à l’écart la littérature alors que ses frontières apparaissent comme poreuses. En s’appuyant sur les principales théories du style des sociolinguistes et des analystes du discours, il montre d’ailleurs que la même tension entre dimension collective et dimension individuelle se retrouve dans l’étude des pratiques langagières ordinaires, et que les critères d’appréciation esthétiques jouent un rôle important dans plusieurs approches théoriques du style ordinaire, comme dans la perception spontanée des locuteurs. Mots-clés : STYLE – PRATIQUES LANGAGIÈRES – SOCIOLINGUISTIQUE VARIATIONNISTE – INTERACTIONNISME – HYBRIDATION DES STYLES Le style en sociolinguistique : ce que nous apprend l’acquisition Françoise GADET et Henry TYNE Cet article a pour objectif d’explorer le style à l’oral, en langue première et en langue seconde. Au contraire de l’idée reçue selon laquelle le style est un « en plus » de la communication, qui s’ajoute au message conçu par le locuteur et prêt à être diffusé, nous considérerons que des interactants ne peuvent que recourir à du style, car celui-ci est à tout moment partie prenante de l’acte même de communiquer (Gadet & Tyne 2004), même s’il n’est pas facile de comprendre les processus par lesquels se fait son investissement et son décryptage par les protagonistes de l’échange. Singularités langagières du discours scientifique : l’exemple du discours linguistique Franck NEVEU Cet article examine le rendement et les difficultés de la notion de style en la mettant en perspective par le biais d’un examen de la problématique des discours de spécialité. On s’interroge plus particulièrement ici sur la pertinence de la notion de style dans le cadre des discours scientifiques portant sur les langues et le langage. L’article vise à montrer qu’à bien des égards les discours scientifiques constituent des observables de premier intérêt pour la question. Pour ce faire, dans la continuité des travaux récents sur l’idiolecte, on s’appuie sur la notion de singularité langagière, susceptible d’être matérialisée, dans l’énoncé, par des traits idiolectaux. On évoque dans un premier temps le problème épistémologique de la forme des discours scientifiques, puis on passe en revue quelques aspects de l’idiomaticité du discours linguistique, enfin on examine quelques-uns des principaux observables de la singularité langagière dans le texte linguistique : notamment, le type de terminologie retenu (indicative ou cumulative, « émique » ou « étique »), le recours à la néologie ou au lexique de la langue commune, l’usage des tropes, la forme simple ou complexe des prédicats dénominatifs, les marques du positionnement épistémique de l’auteur. Styles d’auteur et singularité des textes. Approche stylométrique du genre de l’article en linguistique Fanny RINCK Fanny Rinck s’intéresse au genre de l’article de recherche en linguistique et aux styles au sens d’usages singuliers qu’un auteur fait du genre. Elle se base sur une approche stylométrique et sur les méthodes de la linguistique de corpus pour mettre en évidence les caractéristiques spécifiques des textes de 15 auteurs au niveau morpho-syntaxique et lexical. L’analyse montre que certaines s’assimilent à un usage idiomatique de la langue et du genre, aux plans syntaxique, énonciatif et argumentatif. D’autres sont liées aux concepts abordés dans les articles et au type d’études qui y sont présentés. En comparant en quoi le genre varie avec l’auteur et indépendamment de lui, on rend compte de la tension entre normes individuelles et collectives du genre et la singularité des textes en termes de profils qui structurent de manière relativement stable le genre et le champ considéré. Le portrait chez M. Duras : de la poétique à l'idiolecte André PETITJEAN Il s'agit de rendre compte des caractéristiques idiolectales de l’écriture romanesque de M. Duras, par le biais d’une étude des « portraits » de personnages dans sa production romanesque.. Pour ce faire, on recours successivement à une approche poéticienne de ce genre de descriptions, à une analyse linguistique des expressions référentielles qui permettent de textualiser les personnages et à une description sémiotique du fonctionnement narratif des portraits dans l’économie interne des romans. Il apparaît ainsi qu’il existe une interaction entre des stylèmes génériques (formes conventionnelles et prototypiques des portraits héritées de la rhétorique) et des stylèmes de littérarité singulière qui exemplifient les variations idiolectales opérées par M. Duras. Mots-clés  M. DURAS – ROMANS – IDIOLECTE – PORTRAITS – POÉTIQUE – STYLISTIQUE Style et genèse des œuvres Anne HERSCHBERG PIERROT L’article aborde les styles de la genèse. Le style, en rhétorique et en histoire de l’art, est considéré classiquement comme une catégorie générale stable. En littérature, en revanche, dans la modernité, il relève de la singularité, il est un processus d’individuation de l’œuvre. Ce processus est rendu particulièrement perceptible quand on prend en considération la genèse des œuvres, les manuscrits de travail des écrivains, qui, parfois, n’aboutissent pas à un texte achevé. On peut alors saisir le style en formation, non pas comme une série de variantes du manuscrit final ou des versions imprimées (comme le faisait la stylistique d’Albalat), mais véritablement dans ses transformations avant-textuelles. Dès lors, ce que découvre le lecteur généticien dans les scénarios, les esquisses et les brouillons, ce sont les tensions de l’écriture, l’hétérogénéité et la pluralité de styles, liés à la diversité des phases de la genèse, à la spécificité temporelle et spatiale des pages, à la polyphonie est au dialogisme. Mots-clés : GÉNÉTIQUE TEXTUELLE – STYLE – POLYPHONIE – DIALOGISME – ESPACE GRAPHIQUE La phrase et le style : des invariants processuels à la variance individuelle Stéphane BIKIALO, Sabine PÉTILLON Dans le cadre de la production écrite, nous proposons une modélisation des pratiques de la phrase  l’ajout, la suppression, la substitution et le déplacement comme des invariants processuels. Nous analysons tout particulièrement, dans une dynamique syntaxique, les praticiens de l’ajout et de la suppression, en la croisant avec l’élasticité du langage définie par Greimas. L’analyse des manuscrits de Leiris montre en effet qu’il relève de ce que Barthes appelle les « esprits à catalyse », tandis que Chateaubriand s’apparente aux « esprits à ellipse » – chacun travaillant, pour l’amplifier ou le réduire, le volume textuel du texte en devenir. L’objectif ultime de nos analyses est d’établir non pas une nouvelle définition du style d’auteur, mais de proposer des profils de praticiens de la phrase, profils appliqués aux textes littéraires (écrivains/hyper-experts) comme à l’écriture non créative (écrivants/experts). Mots-clés  OPÉRATION D’ÉCRITURE – INVARIANTS PROCESSUELS – ELLIPSE – CATALYSE – ÉLASTICITÉ DU LANGAGE – PHRASE – SYNTAXE – PROFILS DE SCRIPTEURS Une figure de construction entre grammaire et rhétorique : l’ellipse Caroline MASSERON Poursuivant des enjeux essentiellement didactiques, l’article s’efforce de cerner deux problématiques partiellement concurrentes, l’enseignement de la langue (la grammaire) et l’apprentissage de l’écriture (la rhétorique). L’ellipse, comme figure de construction, y est utilisée comme un analyseur des avatars historiques qui ont marqué les relations compliquées, entretenues par la phrase et le texte. L’ellipse appartient sans conteste possible au domaine de la grammaire (Dumarsais), mais à une grammaire qui, au XVIIIe,  intègre (définit, illustre) les faits de style, autrement dit les écarts de construction (ellipse, inversion, hypallage, etc.) et qui procède alors à des analyses de période, qui sont plus proches du commentaire littéraire que de l’analyse logique. L’article pose un cadre d’analyse qui se décline en trois paradigmes, respectivement ceux du mot, de la phrase et du texte, qui a pour but d’une part de comprendre les transferts notionnels et les effets de concurrence ou de contradiction qui sont observables tout au long de l’histoire de la grammaire scolaire – et ce bien avant le XIXe siècle –, et d’autre part de statuer sur ce que l’on entend exactement par ellipse. Grammaticale, l’ellipse se définit comme l’absence, délibérée et remarquable, à la surface de l’énoncé, d’une forme-sens dont le segment relève d’une analyse de la proposition ; mais aussi, foncièrement dialogale, l’ellipse, comme figure contrôlée, sollicite activement un modèle interprétatif et un interlocuteur vigilant dont les connaissances et l’univers de croyance sont très proches de ceux du locuteur. Dans cette mesure, on peut aussi bien s’expliquer la fréquence des phénomènes elliptiques dans les échanges épistolaires, les dialogues et autres textos, que leur rareté dans les écrits scolaires ou les textes de savoir fortement structurés par leur objet d’étude et leur champ notionnel. En conclusion, l’article suggère que l’ellipse aide à concevoir des activités didactiques d’explicitation d’énoncés (en réception de texte) et de réécriture (en production) ; dans un cas, il s’agit de guider l’interprétation d’un texte sans introduire prématurément de métalangue, dans l’autre de favoriser des entraînements pré-rédactionnels. Mots-clés : ELLIPSE – FIGURE DE CONSTRUCTION GRAMMATICALE – PARADIGMES EXPLICATIFS – MOT – PHRASE – TEXTE – FORME-SENS L’écriture scolaire entre stéréotype et idiolecte Catherine BORÉ L’article cherche d’abord à cerner l’écriture scolaire comme appropriation de la langue par le sujet scripteur. Ce dernier est défini par l’inscription qu’il fait de lui-même et d’autrui dans la langue, inscription dont l’expérience montre que les marques en sont défaillantes. Avant de parler de « style » scolaire, on recourt à l’idiolecte, vu comme un « négatif de la langue » relevant d’une « stylistique des erreurs ». La lecture de l’énonciation continue des brouillons permet d’observer, chez des élèves de 8 à 11 ans, comment s’effectue la transformation de l’idiolecte « négatif ». On parlera de « style » alors pour signifier tantôt lavariétédes passages de l’idiolecte au stéréotype, tantôt le caractère imprévisible  de la « transformation » de structures stéréotypées. Mots-clés : IDIOLECTE – STÉRÉOTYPE – ÉCRITURE SCOLAIRE – STYLISTIQUE DES ERREURS – ÉNONCIATION – ACTUALISATION La « stylistique des concours » Éric BORDAS La lecture des rapports de jury des épreuves de grammaire et stylistique aux CAPES et agrégation de Lettres Modernes, depuis leur création dans les années 60, révèle l’absence totale de pensée théorique dans leur conception et leur présentation. La « stylistique » est l’orientation d’un contenu, mais l’essentiel reste le respect de la forme du commentaire de texte, dit « commentaire composé ». Sur ce point, tout le monde est d’accord, mais l’examen du contenu en question découvre des positions infiniment plus mouvantes. Dans la perspective de préparation pédagogique des futurs enseignants de français, la stylistique est une pure pratique, sans théorie linguistique ni textuelle. On retrace ici l’historique de cette situation, avant de faire le point sur la situation contemporaine et de proposer quelques modifications que l’on voudrait croire possibles et constructives.   HAUT DE PAGE       -        N° 135/136 © CRESEF - Tous droits réservés Lire les
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